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La femme du bon Dieu

"Est-ce ici qu'habite la femme du bon Dieu ?"
On vient de frapper et un petit homme trapu se tient dans l'embrasure de la porte de mon bureau. Dans mon for intérieur, je m'indigne de ce que je prends pour une plaisanterie. Mais je n'arrive pas à dire ce que je pense. Et je reste toute interdite lorsque je vois surgir derrière le dos large de cet homme un jeune garçon que je reconnais immédiatement.
Quelques jours plus tôt je l'avais rencontré avec sa mère au bord de la route en pleine lande. Ils étaient tous deux complètement épuisés et leurs habits étaient en loques. Je les ai pris avec moi, j'ai veillé à ce qu'ils puissent laver leurs pieds sales et meurtris et je les ai pansés. Dans la mesure du possible, je leur ai aussi donné d'autres vêtements. En pensée, je revoyais la petite femme d'aspect si fragile assise devant moi, les mains jointes, alors que des larmes de joie coulaient sans arrêt sur ses joues émaciées.
En tant qu'Allemands de Volhynie, ils étaient venus s'établir en Allemagne en 1938-39. Puis ils étaient allés en Pologne, et c'est de là qu'ils s'étaient enfuis pour chercher asile chez des parents en Rhénanie. Ils n'avaient pas un centime. Pendant leur fuite, ils avaient aidé les paysans ici et là à rentrer leur récolte. Puis ils poursuivaient leur route, de village en village. Ni la mère, ni l'enfant n'avaient de souliers. Ils avaient bandé leurs plaies sales et suppurantes avec des chiffons. La joie du jeune garçon était très grande quand je lui offris des souliers à semelle de crêpe. Il jubilait et sautillait dans la pièce lorsqu'il les eut chaussés.
Le père se tenait maintenant devant moi avec son fils et voulait me remercier. Il me raconta que dans sa prière du soir le jeune garçon avait demandé avec insistance des souliers pour sa maman. Et main-tenant il avait de la peine à saisir qu'il avait lui aussi reçu des souliers de "la femme du bon Dieu".
Je pris l'enfant dans mes bras et lui dis que je n'étais pas la femme du bon Dieu. Je n'étais qu'un de ses enfants, comme tous ceux qui aiment Dieu. Mais le petit bout d'homme, l'air pensif, secouait la tête.
"Dans ses prières, il a demandé les souliers à Dieu", m'explique le père de l'enfant. "Or, comme Dieu ne les lui a pas donnés personnellement, mais qu'il les a reçus d'une femme qu'il ne connaît pas, il a imaginé, dans sa petite tête que Dieu avait dit à sa femme que ce garçon avait besoin de souliers. Car Dieu seul était au courant. C'est pourquoi vous êtes aux yeux de mon fils « la femme du bon Dieu ». Personne ne pourra lui ôter cette idée de la tête."
Avec un gros paquet de sandwichs, avec l'argent pour le trajet jusqu'au prochain chef-lieu et une lettre pour le sous-préfet, à qui je demande de faire le nécessaire pour qu'ils puissent arriver à destination, ils partent tout heureux.
Le petit, en me disant au revoir, enlace soudain mon cou de ses deux bras et me souffle à l'oreille comme s'il me faisait une confidence : "Même si tu ne veux pas l'avouer, je le sais mieux que toi : tu es quand même la femme du bon Dieu !"

Lexa Anders : La femme du bon Dieu (expériences d’une assistante sociale)